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CAUT Bulletin Archives
1996-2016

September 2009

L’explosion de la demande

Par Penni Stewart

Une préoccupation globale

La privatisation, la diversification et la précarisation sont trois tendances qui bouleversent actuellement le secteur de l’éducation supé­rieure à l’échelle mondiale. Voilà le constat qu’ont dressé les interve­nants à la Conférence mondiale de l’UNESCO sur l’enseignement supérieur qui s’est tenue cet été à Paris. Ministres, chefs d’État et représentants de l’OCDE, de la Ban­que mondiale, d’ONG et de mouvements étudiants s’y sont réunis pour ré­flé­chir sur l’état de l’enseignement su­périeur dans le monde entier. Le directeur général associé de l’ACPPU, David Robinson, et moi faisions partie de la délégation de l’Internationale de l’Éducation.

Les conférenciers, tour à tour, nous ont rappelé que nous sommes au coeur d’une révolution motivée par une explosion de la demande d’éducation qui, amorcée il y a un demi-siècle en Amérique du Nord, a néanmoins continué de s’accé­lé­rer ces dix dernières années en Inde, en Chine, en Asie de l’Est et en Amérique latine. On compte à l’heure actuelle plus de 150 millions d’étudiants dans les établis­sements postsecondaires du monde entier, un chiffre en hausse de 53 % depuis l’an 2000.

Alors que la demande exponen­tielle d’éducation supérieure excède la capacité et la volonté d’investis­sement des gouvernements, ceux-ci réduisent le niveau de financement par étudiant, accentuent la diffé­ren­ciation des établissements d’en­seignement selon leur statut et leur mandat et accroissent le recours à du personnel enseignant contractu­el et à court terme. La privatisa­tion fait son entrée à un moment où les établissements postsecon­daires dans le monde entier sont en quête de ressources financières. La recherche de sources de finan­cement extérieur pousse également ces institutions à recruter des étudiants étrangers et à implanter des campus satellites et des antennes délocalisées.

Pour l’Australie et les pays riches de l’Amérique du Nord et de l’Eu­rope de l’Ouest, le recrutement in­ternational est une importante source de revenu, car cette forme de mondialisation se traduit par l’envoi à l’étranger de plus de 2,5 millions d’étudiants. Mais, dans le même temps, elle provoque un exode des enseignants qualifiés qui afflige les pays pauvres et en développement.

L’enseignement supérieur est sur le point de devenir l’une des professions les plus précaires dans le monde, touchée comme aucune autre, hormis peut-être le commerce de détail. Le personnel académi­que engagé à durée déterminée représente la majorité des enseignants du secteur postsecondaire dans de nombreux pays, cette proportion atteignant jusqu’à 80 % en Améri­que latine. La précarisation de la profession a conduit à la dégrada­tion des conditions de travail, à la détérioration des salaires et à l’affaiblissement des compétences du personnel académique.

Par ailleurs, ce qui est encore plus inquiétant, c’est que le personnel académique sous contrat à durée déterminée ne bénéficie pas de la liberté académique. Ainsi, pour rég­ler le cas d’un employé « en défaut » nommé à un poste sans titularisation, il suffit simplement de ne pas renouveler son contrat. L’enseigne­ment supérieur ne peut remplir la mission qui lui incombe de contri­buer au progrès de la connaissance si le personnel de ce secteur ne dispose pas de la liber­té académique.

La privatisation est fondée sur l’idée d’une moindre dépendance des institutions publiques envers l’État, mais aussi d’une croissance rapide des établissements d’enseignement privés. De façon géné­rale, les établissements privés re­crutent environ 30 % des étudiants et, dans certains pays, les options offertes par le secteur de l’éducation privé l’emportent sur celles du secteur public.

Les orateurs de la conférence ont fait valoir que la recherche, en rai­son de ses coûts de plus en plus élevés, doit générer des gains d’ef­ficience réalisés au mieux par la centralisation et la différenciation, et que l’on observe à l’échelle mondiale une tendance à affecter davantage de ressources à un petit groupe d’établissements de recherche élitaires pendant que d’autres écoles se concentrent sur l’enseignement des programmes de premier cycle.

Je me suis rendue à la conférence de l’UNESCO sans véritable a pri­ori sur le paysage international de l’enseignement postsecondaire. Et bon nombre de ces tendances semblent passablement lointaines — après tout, l’éducation supé­rieure au Canada a été laissée relativement intacte par rapport à la re­structuration radicale des systèmes opérée au Royaume-Uni et en Australie. Quoi qu’il en soit, les forces à l’oeuvre sont authenti­que­ment internationales. Les tendances internationales posent des défis de taille pour la qualité et l’accessibilité de l’éducation su­pé­rieure, l’intégrité de la profession universitaire et la liberté académi­que, enjeux dont notre pays n’est pas à l’abri.

Au Canada, la tendance la plus manifeste est la précarisation crois­sante du personnel enseignant dans l’ensemble des établissements ca­nadiens. Bien que les établissements postsecondaires privés n’aient joué qu’un rôle limité au Canada ces dernières années, un petit nombre d’universités ont formé des partenariats avec des sociétés multinationales à vocation commerciale telles que Navitas, qui offre un programme de transition à l’intention des étudiants étrangers de qui elle exige des droits d’inscription exor­bitants qu’elle partage avec les universités hôtes. L’internationalisation nous pousse à faire en sorte que le personnel académique des campus satellites des universités canadiennes puisse jouir de conditions de travail justes et de la liberté académi­que. Nous devons collaborer à l’échelle internationale afin de limiter les répercussions de l’exode des meilleurs étudiants et enseig­nants qui affecte de nombreux pays.

Le régime canadien d’éducation postsecondaire est pour le moment relativement peu touché par la dif­férenciation, toutes les provinces comptant des universités et des collèges qui offrent des programmes complets à tous les cycles. Mais la tendance mondiale émergente se profile également au Canada. Les fonds de recherche octroyés par les organismes subventionnaires, le Programme de chaires de re­cherche du Canada et maintenant le Programme des chaires d’excellence en recherche du Canada sont alloués à un nombre restreint d’universités au pays.

Dans les numéros des 22 et 28 juillet dernier du magazine Mac­leans, le journaliste Paul Wells décrit, à partir des entrevues menées avec les recteurs des cinq plus grandes universités canadiennes (Colombie-Britannique, Alberta, Toronto, McGill et Montréal — le groupe dit G5), comment ces der­niers s’entendent de manière in­téressée pour dire que le Ca­na­da doit absolument, s’il veut être « mondialement renommé », concentrer ses ressources de recherche dans quelques établissements et reconfigurer les autres universités de sorte qu’elles se consacrent principalement à l’enseignement au premier cycle.

Pour faire échec à la centralisation, à la privatisation et à l’industrialisation de l’éducation supérieure, il faut s’employer à défen­dre les intérêts qui nous sont propres en tant qu’enseignants et cher­cheurs, tout en considérant l’importance de la diversité et en mettant en garde contre les risques associés à la spécialisation et à la monopolisation de la production du savoir, et contre le danger de faire de l’enseignement dispensé au premier cycle un système d’apprentissage par coeur de compétences déterminées, mesurées. Mais nous avons également une responsabilité auprès de la communauté internationale. Nous devons mieux comprendre le rôle que nous devons jouer dans un système mondial qui se privatise rapidement, et nous devons agir tant sur le plan national qu’international.

La création de coalitions interna­tionales est l’une des stratégies à privilégier. Dans ce sens, l’ACPPU est récemment devenue, avec d’autres syndicats de personnel académi­que du monde entier, signataire de la coalition Challenging the Global Mar­ket in Education, laquelle vise à protéger les conditions de tra­-vail du personnel académique des campus satellites et des antennes délocalisées.