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Les Archives du Bulletin de l'ACPPU, 1992-2016

septembre 1997

Menace à la liberté universitaire

Par Robert Clift

La Technical University of British Columbia ne garantira pas la permanence des professeurs. Leur rôle dans l'orientation de l'enseignement et de la recherche n'est pas assuré.

Le milieu universitaire a recouvert de nuages l'horizon de la plus jeune des universités canadiennes à la suite d'un boycottage de l'association nationale des professeurs d'université. Par l'entremise d'une annonce qu'elle a fait paraître dans le Vancouver Sun et dans le Globe and Mail, l'Association canadienne des professeures et professeurs d'université a mis en garde de futurs employés contre la Technical University of British Columbia (Tech BC). En effet, au contraire des autres universités, la Tech BC n'assure au personnel universitaire aucun rôle dans le choix et l'orientation de l'enseignement et de la recherche.

Le boycottage a commencé le 28 juillet lorsque le projet de loi 30, la Technical University of British Columbia Act, a passé l'étape de la 3e lecture devant l'assemblée législative de la Colombie-Britannique. Dans une lettre datée du 3 juillet, l'ACPPU et son affiliée provinciale, la Confederation of University Faculty Associations of British Columbia (CUFA/BC), ont averti le ministre de l'éducation, Paul Ramsey, que son projet de loi était fondamentalement imparfait car il ne prévoyait pas de conseil d'université et conférait au conseil d'administration des pouvoirs extraordinaires l'habilitant à déterminer les priorités d'enseignement et de recherche de l'établissement. Dans les circonstances, les membres de la CUFA/ BC et le Comité de direction de l'ACPPU ont autorisé l'imposition de sanctions sévères si le projet de loi 30 passe l'étape de la 3e lecture sans être modifié.

Ces sanctions, énoncées dans une résolution adoptée le 19 juin par le Comité de direction de l'ACPPU, recommandent notamment aux «membres des associations de professeurs de tout le Canada et aux professeurs des universités étrangères de ne pas accepter de poste universitaire ou administratif à la Technical University of British Columbia tant que son mode de direction ne prévoira pas de conseil d'université ou l'équivalent et tant que les menaces à la liberté universi-taire pour les titulaires de poste d'enseignement dans cet établissement ne seront éliminées de son cadre législatif».

Lors d'une entrevue, le président de l'ACPPU, Bill Bruneau, a déclaré qu'il n'existait pas de liberté universitaire à la Tech BC. «La loi est assez explicite à cet égard. Les professeurs de cet établissement devront s'incliner devant le conseil d'administration pour recevoir l'approbation de leurs projets de recherche.»

M. Bruneau fait référence à l'alinéa 8(2)(a) du projet de loi 30 qui exige du conseil d'administration d'approuver les programmes stratégiques ainsi que les orientations et les politiques de recherche, notamment le programme pédagogique et les priorités de recherche, les objectifs du programme et les résultats d'apprentissage souhaités.

«Le projet de loi laisse entre les mains d'un conseil d'administration composé de non-spécialistes le contrôle de détails subtils de l'enseignement et de la recherche dans les domaines techniques», a déclaré M. Bruneau. «C'est vraiment stupéfiant.»

De plus, le ministre a annoncé que la permanence n'existerait pas à la nouvelle université.

Selon Donald Savage, directeur général de l'ACPPU, la permanence garantit aux professeurs la liberté d'expression, le droit de critiquer publiquement à l'intérieur et à l'extérieur de l'université et de mener des recherches indépendantes sans craindre les représailles. Ils ne peuvent être congédiés que pour des motifs justifiés. «Il est incroyable, a-t-il déclaré, qu'un ministre néo-démocrate dirige l'attaque contre la libre expression dans le milieu universitaire en empruntant l'idéologie de la droite».

Paul Ramsey, le ministre de l'éducation, a été étrangement silencieux dans ce dossier, n'offrant ses seuls commentaires substantiels que dans une lettre datée du 8 juillet.

«Je dois admettre que le contenu de votre lettre et les mesures que vous semblez défendre m'inquiètent et me déçoivent», a-t-il écrit. «J'espérais une réaction plus progressiste.»

M. Ramsey défend le projet de loi et la mission de la Tech BC tournée vers le «développement économique» en invoquant l'histoire de l'enseignement postsecondaire en Colombie-Britannique qui a toujours grandi grâce à la diversification.

«Aucun établissement d'enseignement ne peut répondre aux besoins divers et en évolution de la société», a-t-il écrit dans sa lettre. «La Technical University of British Columbia (Tech BC) sera unique parce qu'elle vise à jouer un rôle unique dans notre système.»

Les instructeurs des collèges et des instituts de la Colombie-Britannique ne sont pas heureux de ce nouvel établissement. Dans une lettre datée du 26 juin et adressée au ministre Ramsey, le président de la College Institute Educators' Association of B.C. (CIEA), Ed Lavalle, s'est demandé si on utilisait efficacement les fonds limités de l'enseignement postsecondaire en créant la Tech BC.

«Le budget de 2,8 million de dollars annoncé récemment pour la Technical University financerait 450 des 500 étudiants à temps plein de notre système actuel d'enseignement postsecondaire», a écrit Lavalle.

Lavalle a également fait une mise en garde contre le dédoublement des programmes actuels et s'est demandé si la Tech BC était la bonne solution pour la vallée du Fraser où le campus sera situé.

«Si Tech BC vise à servir la vallée du Fraser, les chances de succès sont peu probables quant au projet dans sa forme actuelle», a écrit Lavalle. «Dans ce cas-ci, construire une université qui devra composer avec de faibles taux de participation, c'est comme construire un «penthouse» sans se préoccuper d'ériger les fondations.»

Lavalle a demandé au ministre Ramsey de créer une commission d'examen indépendante qui se penchera sur des solutions de rechange à la Tech BC.

«La nomination d'une personne pour étudier le dossier permettra au gouvernement d'examiner différentes orientations et d'assurer, par le fait même, aux habitants de la vallée du Fraser les services dont ils ont besoin», a écrit Lavalle.

L'ACPPU, la CUFA/BC, l'Advanced Education Council of B.C. (qui représente les conseils d'administrations et les présidents des collèges et des instituts) et la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants (section de la Colombie-Britannique) ont approuvé la proposition de la CIEA.

Le ministre Ramsey et Ron Dickson, le président du conseil d'administration par intérim de la Tech BC, ont publiquement rejeté le boycottage de l'établissement d'enseignement par les professeurs.

M. Dickson a déclaré dans un article paru le 15 août dans le Vancouver Sun qu'il ne pensait pas que la campagne de dénigrement aurait une forte influence. «Nous espérons recruter des professeurs fort respectés.»

Toutefois, dans une lettre du 2 juillet et adressée à M. Bruneau, M. Dickson tenait un tout autre discours : «Nous sommes sincèrement préoccupés par le fait qu'une association aussi importante que la vôtre, qui défend depuis longtemps le rôle unique et particulier des universités dans notre société, s'inquiète de nos efforts pour mettre sur pied un établissement unique et innovateur.»

«Parce que nous nous préoccupons, bien entendu, de l'opposition de votre association, qui est mondialement respectée, nous aimerions savoir où vous en êtes dans vos délibérations (...) Nous espérons que nos deux organisations pourront encore avoir une relation de travail cordiale et coopérative.»

«Malheureusement, Dickson n'a pas répondu à notre offre d'accompagner le conseil d'administration de la Tech BC pour demander au gouvernement de modifier le projet de loi avant l'étape de la 3e lecture», a déclaré M. Bruneau. «Je continue d'espérer que le conseil d'administration soit intéressé à une collaboration».

Un éditorial paru dans l'édition du 30 juillet du Vancouver Sun demande aux détracteurs de la Tech BC de faire preuve d'ouverture devant l'arrivée de cette nouvelle université. Toutefois, un éditorial paru le même jour dans le Surrey Leader reconnaît les objections de l'ACPPU et de la CUFA/BC.

D'après l'éditorial, le conseil d'administration, qui sera omnipotent mais qui ne sera pas nécessairement composé de spécialistes de l'éducation, pourrait orienter la recherche en fonction des intérêts de l'entreprise plutôt qu'en fonction des besoins de la société. Les professeurs pourraient avoir les mains liées à cause des sociétés profiteuses. Les étudiants pourraient être formés pour satisfaire les souhaits des employeurs, ce qui ne serait pas dans leur meilleur intérêt.

«Inexcusablement, le gouvernement voyait venir cette nouvelle depuis des mois mais il a choisi de fermer les yeux (...) Les députés locaux ont plutôt passé leur temps à se disputer sur l'emplacement (Cloverdale contre Whalley) alors que ce problème fondamental pourrissait», a conclu l'éditorial.

Robert Clift est directeur général de la CUFA/BC.

Pour des renseignements supplémentaires, consultez le site W3 sur le boycottage de la Tech BC: http://cufabc.harbour.sfu.ca/tubc/index.html