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Les Archives du Bulletin de l'ACPPU, 1992-2016

mai 2017

En direct de Turquie

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iStock.com / Oshi
           
C’est une des constantes de l’histoire. Comme toutes les mères avant elle, la professeure turque Elçin Aktoprak oscille entre l’espoir et la peur. « J’ai surtout peur pour l’avenir de mon fils, dit-elle. La situation politique en Turquie est tellement volatile. Je suis une politicologue, mais cela ne m’empêche pas de me sentir parfois comme un lapin ébloui par les phares d’une automobile. »

Cette vérité toute simple tranche sur les figures de rhétorique qui enveloppent de plus en plus de confusion le contexte politique en Turquie. Elçin Aktoprak est née dans ce pays et pourtant, elle ne le comprend plus, elle ne lui fait plus confiance. Et elle n’est pas la seule.

Les changements survenus depuis l’accession à la présidence, en 2014, de Recep Tayyip Erdogan, qui occupait depuis 2003 le fauteuil de premier ministre, ont plongé la Turquie dans un état de confusion extrême. Pro-européen, partisan du libre-échange et ardent défenseur de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne pendant sa campagne électorale, Erdogan le président a, contre toute attente, freiné la modernisation et le renforcement des droits de la personne pour enfermer la Turquie dans un cercle d’isolement et de peur. En chemin, il a modifié la constitution nationale pour éliminer le système de contrôle démocratique et s’arroger les pleins pouvoirs exécutif et législatif, sans reddition de comptes à qui que ce soit.

La Turquie d’aujourd’hui ne ressemble en rien à la vision qu’en avait Mustafa Kemal Atatürk dans les années 1920, c’est-à-dire un État stable et séculaire, qui a été la toile de fond du début de la vie d’adulte d’Elçin. Née à Istanbul, celle-ci a déménagé à Ankara en 1997, portée par l’espoir et des rêves à revendre. « En deuxième année au collège, j’ai décidé de faire une carrière universitaire. Mon travail me comble encore, sur le plan académique mais aussi sur le plan éthique », raconte-t-elle.

Dans sa vie personnelle et professionnelle, elle a franchi les étapes une à une : doctorante en relations internationales à l’Université d’Ankara, adjointe à la recherche en 2002, professeure adjointe en 2010, mariage à un collègue professeur et naissance d’un fils il y a quatre ans et demi.

Cette énumération presque prosaïque de réussites détonne au regard des flambées de violence qui ont éclaté par la suite en Turquie, à la faveur des bras de fer entre groupes ethniques, entre groupes religieux, entre ruraux et citadins. La tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 a donné à Erdogan le prétexte nécessaire pour arrêter ou congédier des dizaines de milliers de suspects, dont des milliers d’universitaires.

Parmi ces universitaires, 1 128 avaient signé, en janvier 2016, une déclaration appelant à la fin de la violence. Elçin Aktoprak était une des signataires membres du mouvement « Universitaires de la paix ».

Un autre signataire, Bulent Aslan, est un physicien et professeur depuis 2009 à l’Université Anadolu dans la ville d’Eskisehir, près d’Ankara. Employé du Conseil national de recherches du Canada, il a vécu à Ottawa de 2004 à 2009. En février 2017, 29 de ses collègues turcs et lui ont été brutalement congédiés de l’Université.

« Je ne peux plus occuper aucun emploi lié au gouvernement, dit Bulent Aslan. Mon passeport a été révoqué et les autorités turques refusent de m’en délivrer un autre. Par conséquent, je ne peux ni travailler ni aller à l’étranger. Évidemment, ma situation n’est pas unique. Chaque personne congédiée en vertu des décrets gouvernementaux relatifs à l’instauration de l’état d’urgence se trouve dans une situation identique, voire plus grave. »

Selon les détracteurs du gouvernement, Erdogan s’est servi du coup d’État raté pour adopter une série de décrets légitimant les mesures de répression contre les personnes qui semblent s’opposer à la suppression systématique de la liberté d’expression, un droit reconnu dans les sociétés démocratiques, même si elles ont des opinions modérées.

Pour Elçin Aktoprak, il ne fait aucun doute que le simple fait d’avoir signé la « pétition pour la paix » a fait prendre un virage totalement inimaginable à sa « vie stable et ennuyante d’universitaire ».

« Mon mari et moi visitions des chercheurs au Royaume-Uni en juillet 2016. Après l’échec du coup d’État, le recteur nous a demandé de rentrer au pays de toute urgence et nous n’avons plus obtenu de congé de recherche par la suite », raconte-t-elle.

« J’ai signé la pétition pour dénoncer l’escalade de la violence. Le recteur et le gouvernement ont réagi avec une telle virulence que nous vivions dans l’incertitude. Les pétitionnaires ont commencé à être congédiés et à être visés par des enquêtes administratives et criminelles. Nos collègues et nous avons été expulsés à la fin », raconte-t-elle.

Par conséquent, Elçin Aktoprak, son mari, Bulent Aslan, et d’innombrables autres universitaires congédiés sont prisonniers dans leur propre pays, sans emploi, mis sur la liste noire. Sans passeport, ils vivent dans la peur. Nourrir l’âme d’espoir et nourrir le corps, voilà ce dont chaque jour est fait désormais.

De partout en Turquie émergent des récits semblables, ou pires. Le plus souvent, ce sont des fragments de vie affichés à la hâte sur des sites web de gauche exploités par des défenseurs de la liberté d’expression acharnés à pallier le manque d’informations depuis que 120 journalistes ont pris le chemin de la prison après le putsch avorté.

Selon le baromètre des violations de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, la Turquie a glissé du 99e rang dans le classement mondial en 2002 au 155e rang en 2017, derrière l’Afghanistan, la Russie et le Pakistan.

Funda Başaran, également signataire de la pétition pour la paix et démise de son poste de professeure à la faculté des communications de l’Université d’Ankara dans la foulée de la tentative de coup d’État, fait partie du comité de rédaction de Sendika.org, un portail d’information en ligne de gauche qui met en lumière les luttes sociales, particulièrement dans le monde du travail en Turquie, mais aussi dans le monde entier.

Le Bulletin a tenté en vain de joindre Funda Başaran, qui est toujours en Turquie.

Néanmoins, la consultation du site web est des plus instructives, puisqu’on peut y lire dans le détail que des centaines de signataires d’Universitaires pour la paix ont été bannis de la fonction publique, que d’autres centaines font l’objet d’enquêtes disciplinaires et que 56 ont été placés en garde à vue.

Et l’emprise d’Erdogan ne se relâche pas, loin de là. Le 16 avril, le Président turc a obtenu de justesse l’approbation de la population à un référendum sur une réforme constitutionnelle, consolidant ainsi son pouvoir. De nouvelles règles lui permettront apparemment de se maintenir à la tête du pays pour encore dix ans et de pousser encore plus loin la dérive autoritaire qui est désormais sa marque de commerce.

Il a juré de rétablir la peine capitale, abolie depuis 2000, et de faire d’autres réformes qui n’augurent rien de bon pour ses adversaires idéologiques, les électeurs des grands centres qui ont dit « non » à la réforme constitutionnelle, les Turcs plus instruits et les minorités marginalisées qui forment plus de 30 % de la population : Kurdes, Alaouites, Arméniens, etc.

Invités à faire un dernier commentaire sur leur pays, Aktoprak et Aslan disent, presque d’une même voix, aspirer à un avenir où régneraient la paix et la justice.

« Il est certain que je souhaite la fin de ce régime oppresseur. Les gens au pouvoir disent et font des choses que le sens moral ne peut expliquer. La justice, les lois, tout ça n’existe plus, et j’aimerais avoir encore confiance dans le système judiciaire », dit Bulent Aslan.

« Je veux poursuivre mes études, conclut Elçin Aktoprak. J’aimerais publier des travaux académiques, même si je n’ai maintenant pas de poste officiel dans une université. Je suis contre toute violence et j’aimerais que le pays prenne une direction positive, ramène la paix et reprenne le processus de démocratisation là où il s’est arrêté. »